Prix de master de l’Institut du Genre

Le prix de Master du GIS Institut du Genre a pour objectif de soutenir la jeune recherche et d’encourager la diffusion des connaissances dans le domaine du genre et des sexualités. Il est ouvert à toutes les disciplines, à la seule condition que le mémoire porte sur des questions de genre et de sexualité. Le prix s’adresse à tous·tes les masterant·e·s ayant soutenu leur Master 2 dans un établissement partenaire de l’Institut du Genre.

Malik Boutebal, lauréat du Prix de master 2025

Sujet : « Propagande voilée : la RTF, les femmes musulmanes et la guerre psychologique », dirigé par Thamy AYOUCH et soutenu en juin 2025.

Ce mémoire, rédigé dans le cadre d’une reprise d’études au sein du Master « Psychanalyse et interdisciplinarité » de l’Université Paris Cité, analyse les usages politiques du genre et de la sexualité féminine comme instruments de propagande coloniale pendant la guerre d’Algérie. Il s’appuie sur un corpus audiovisuel jusqu’ici peu étudié : douze archives télévisuelles de la RTF diffusées entre 1957 et 1960 dans Le Magazine Féminin, première émission française explicitement destinée aux femmes, largement méconnues et jamais analysées dans un cadre académique.

Située à l’intersection de l’histoire coloniale, des études de genre, de la psychanalyse et de l’analyse des médias, cette recherche interroge comment l’État français a mobilisé la figure de la femme musulmane et la sexualité féminine dans une stratégie de guerre psychologique et de persuasion. Elle montre comment un discours d’« émancipation » féminine est instrumentalisé pour légitimer la domination coloniale, tout en produisant une fiction de solidarité entre femmes françaises et algériennes, destinée à masquer les inégalités juridiques, sociales et symboliques constitutives de la situation coloniale.

La première partie retrace la généalogie des représentations occidentales de la femme musulmane et de sa sexualité, du Moyen Âge au XIXᵉ siècle. À travers les travaux sur l’orientalisme et une lecture psychanalytique des mécanismes projectifs, elle met en évidence la formation d’un imaginaire durable — mêlant sexualisation, altérisation religieuse et justification politique — qui structure les dispositifs coloniaux ultérieurs et prépare la réception métropolitaine des discours de propagande de la guerre d’Algérie.

La seconde partie examine la centralité des corps féminins et de la sphère domestique dans la guerre psychologique coloniale. Élaborée progressivement à partir de 1954, cette stratégie met particulièrement en avant les femmes comme vecteurs de persuasion et instruments de légitimation de la domination coloniale. L’attention portée aux corps féminins et à la sexualité révèle le rôle central du genre dans la fabrication du consentement et le contrôle des populations. Cette partie met en lumière une contradiction majeure  : alors que les Algériennes sont présentées comme opprimées et à « sauver  », leur situation réelle ne connaît aucune réforme structurelle durable. La tension est particulièrement nette dans le domaine de l’éducation : l’instruction, censée être un pilier de la mission civilisatrice, exclut massivement les filles musulmanes. En 1930, seules vingt-six écoles dites « indigènes » sur cinq cent soixante-dix accueillent des filles, aucune dans les douars  ; à la veille de l’indépendance, 96  % des Algériennes sont analphabètes et seules 4 % des filles scolarisables sont effectivement scolarisées, contre 97 % des enfants européens.

La troisième partie propose une analyse détaillée d’une archive de la RTF, choisie comme représentative des procédés de propagande coloniale à destination du public féminin métropolitain. Si l’ensemble des douze archives est présenté pour situer le contexte, l’étude se concentre sur cette archive afin de montrer comment les images, récits et dispositifs médiatiques construisent la représentation des femmes musulmanes et de leur sexualité, façonnant une subjectivité coloniale censée attester de la bienveillance française, tout en neutralisant toute expression autonome des Algériennes et en invisibilisant les rapports de contrainte qui structurent leur situation.

En mobilisant les travaux de Michel Foucault, Edward Said, Frantz Fanon, Ann Laura Stoler et Thamy Ayouch, ainsi que ceux de Julia Clancy-Smith ou Neil MacMaster, ce mémoire met en lumière un régime de savoir-pouvoir articulant affects, fantasmes politiques, dispositifs médiatiques et domination symbolique. Il ouvre enfin une réflexion sur les héritages contemporains de ces constructions dans les débats français autour du voile, de la laïcité et de l’émancipation des femmes musulmanes, en proposant une relecture critique de l’histoire coloniale et des usages politiques du genre et de la sexualité féminine en contexte impérial.

Francesco Barilà Ciocca, lauréat du Prix de master 2023

Sujet : « Doing LGBT+ Policies, Undoing Queer Politics: A queer, state-critical approach to French and EU foreign LGBT+ policies », dirigé par Sam Bourcier, soutenu en mai 2023.

Le mémoire s’intitule Doing LGBT+ Policies, Undoing Queer Politics: A queer, state-critical approach to French and EU foreign LGBT+ policies [Faire les politiques LGBT+, défaire la politique queer : une approche queer libertaire aux politiques étrangères LGBT+ de la France et de l’UE]. L’idée de ce mémoire naît d’une curiosité vis-à-vis des contextes où il est possible d’observer comment l’État appréhende des questions de sexualité et de genre, comment le pouvoir étatique et les catégories sexuelles se réorganisent et réarticulent les unes par rapport à l’autre. Plus précisément, ce que ce mémoire tente de situer analytiquement et politiquement sont les biais par lesquels des sujets minoritaires sont intégrés dans un discours majoritaire jusqu’à devenir des vecteurs normatifs plutôt que des foyer de remise en question du pouvoir étatique.

Animé par ces interrogations, le mémoire répond à un double objectif disciplinaire et de recherche. D’un côté, il s’intéresse de près aux mécanismes concrets qui révèlent une intervention spécifique des institutions sur des questions relevant de la démocratie sexuelle que jusqu’à récemment étaient assez fermement délaissées ou réprimées dans la sphère politique institutionnelle. Il s’agit ici de comprendre comment ces questions sont intégrées dans la production de politiques publiques, et par ce biais d’interroger les logiques étatiques auxquelles elles répondent. Pour pouvoir réaliser une analyse précise, cette première voie de recherche s’inscrit, du point de vue disciplinaire dans la sociologie politique et de genre. Elle s’appuie notamment sur une lecture approfondie des politiques LGBT+ produites par diverses institutions publiques en France et dans l’UE, sur des entretiens menés avec des fonctionnaires, ainsi que sur d’autres documents institutionnels. Le traitement de ces cas très concrets permet cependant de réfléchir plus largement aux articulations entre État et sexualité. C’est pour cela qu’une deuxième voie de cette recherche s’inscrit, me semble-t-il, davantage dans le périmètre de la philosophie politique. On y propose des réflexions qui se situent à la croisée des traditions queer of color et libertaire, apportant donc un regard critique sur les manières dont État et sexualités minoritaires s’imbriquent, ainsi que sur les horizons qui pourraient animer une véritable politique de libération sexuelle.

Les six chapitres qui composent le corps du mémoire font tous appel à une même approche méthodologique (à l’exception du chapitre 6) en ce sens qu’ils mobilisent tous des techniques d’analyse critique du discours pour aborder le corpus textuel des sources. Afin de poser les bases de réflexion qui permettent de lire de manière critique les interventions et les politiques publiques LGBT+, on s’intéresse d’abord à trois piliers discursifs qui sont sans cesse sollicités dans les sources : les droits LGBT+, les droits humains et la description de l’UE en tant que « communauté de valeur ». Puisqu’ils sont omniprésents et présentés comme étant des notions neutres et universelles, il s’agit ici de situer ces outils politiques et discursifs dans des contextes historique, sociaux, politiques et géographiques spécifiques. Le reste du mémoire se concentre sur l’usage politique des questions de genre et de sexualité par les institutions en explorant trois chemins de recherche imbriqués mais séparable dans le cadre d’une démarche analytique. Premièrement, on analyse le corpus pour comprendre le rapport qui y est établi entre espace et temps en tant que constructions et dispositifs politiques. Dit autrement, on interroge comment les institutions font le récit historique de l’émancipation LGBT+ ; à quels espaces géographiques du mondes sont attribuées des formes de tolérance ou de répression ; comment les objets symboliques dessinant des espaces queer imaginés sont appropriés ; et comment finalement, l’espace et le temps en viennent à se superposer. Deuxièmement, les sources sont examinées par le prisme des affects ou, en d’autres mots, par le biais des structures émotives auxquelles on recourt à des fins politiques. Ici, la focale est notamment posée sur la mise en scène discursive de formes de douleur queer d’un côté, et de regret institutionnel de l’autre. Finalement, le mémoire aborde la capture des revendications des dissidences de l’ordre de genre et sexuel par la notion d’antipolitique. En parcourant ce dernier chemin de recherche, on montre comment une prise en charge des politiques de genre et de sexualité par des biais de plus en plus culturalistes et techno-solutionnistes dépolitisent ces revendications. Il s’agit plus exactement d’un dispositif antipolitique car ceci efface précisément une dimension qui est au cœur du politique : le conflit social. Le mémoire se conclut par une proposition épistémologique et une réflexion théorique sur les possibilités et la nécessité de penser l’État sans penser pour l’État, et ce depuis une perspective queer.

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